Reconversion militaire : quand les codes de l'armée ne s'appliquent plus dans le civil

Dans une reconversion militaire, on s'attend à changer de métier. On s'attend moins à changer de codes. C'est pourtant là que les premiers mois se compliquent souvent : dans des situations ordinaires, où ce qui allait de soi pendant des années ne va plus de soi du tout.

Voici trois scènes que j'ai vécues dans mes premières années dans le civil.

Le premier vendredi

C'était mon premier vendredi dans le civil. Un chef de service m'a demandé de quitter les locaux. Je n'avais pas terminé ce que je faisais, j'ai demandé à rester pour finir. Il m'a répondu que non : la journée était finie, les horaires étaient les horaires.

Dans l'armée, on ne part pas tant que la mission n'est pas accomplie. Ce soir-là, on me demandait l'inverse, et je ne comprenais pas.

J'ai mis du temps à saisir ce qui se jouait. Dans l'institution, la règle se vit comme une mission : on l'applique, on la tient, on va au bout. Dans le civil, elle est souvent aussi un cadre qui protège celui qui l'applique. Mes horaires étaient une limite qu'on me demandait de respecter, pour moi autant que pour la structure.

Rendre compte, un réflexe qui ne se partage pas

Dans l'armée, rendre compte est un acte réflexe. Une mission terminée, un imprévu, un retard : on rend compte, de préférence avant que l'échéance tombe. L'information permet au chef de décider au bon moment.

Dans le civil, j'ai gardé ce réflexe envers ma hiérarchie. Et plus d'une fois, en tant que cadre, j'ai découvert par moi-même une situation que mes équipes ne m'avaient pas remontée. Personne ne cachait rien. L'information circulait autrement : entre collègues, au fil des échanges, selon ce qui paraissait important à chacun. Faire remonter systématiquement l'information vers le chef n'était simplement pas un code partagé.

J'ai appris à dire ce qui, pour moi, allait de soi : pourquoi j'avais besoin de savoir, et quand.

Des décisions qui se discutent

En 2017, deux ans après mon départ, j'ai intégré une structure éducative d'inspiration militaire. Le cadre me parlait, je pensais m'y retrouver vite. Très tôt, quelque chose m'a dérouté : les décisions hiérarchiques étaient discutées, partagées, parfois négociées avec les équipes.

J'avais appris qu'une décision se prend, s'annonce, puis s'exécute. Là, j'avais le sentiment qu'on perdait un temps fou à chercher le consensus. J'avais quitté l'armée depuis deux ans, mais dans ma tête, j'y étais encore.

Plus tard, devenu chef de service, j'ai dû apprendre à manager plutôt qu'à commander : partager une idée avant d'en faire une décision, écouter les désaccords, construire le chemin avec l'équipe. Sans être moins rigoureux, ni moins engagé.

Le mode réplication

Ces trois scènes ont un point commun. Dans chacune, j'appliquais des codes qui avaient fait leurs preuves pendant des années, dans un environnement qui fonctionnait sur une autre logique.

La thèse de Dominique Lecerf (Reconversion militaire et polarisation identitaire, Université de Montpellier, 2020) donne un nom à ce phénomène : le mode réplication. 77 % des militaires en reconversion l'adoptent, au moins un temps. Il consiste à reproduire ses repères militaires dans le civil sans les ajuster, par habitude plutôt que par entêtement, parce que c'est ce qui a fonctionné pendant 10, 15 ou 20 ans.

Le risque est de vivre l'écart comme un manque chez les autres, un manque de rigueur ou de sens du devoir, alors qu'il s'agit d'une autre façon de fonctionner. Aucun des deux mondes n'a tort. Ils ne fonctionnent pas selon les mêmes codes.

Réapprendre à lire les règles

Au printemps, j'ai interrogé 82 militaires en transition. Le choc culturel est le sujet qu'ils ont le plus cité. Une réponse m'est restée : « Apprends-moi à réapprendre. »

Celui qui l'a écrite ne demandait pas qu'on lui apprenne un métier. Il savait travailler. Il demandait à comprendre un nouveau monde.

Trouver un emploi ne règle pas cette question. Il faut aussi apprendre à lire les règles d'un environnement dont on ne connaît pas encore la langue, et repérer, parmi ses réflexes, ceux qui méritent d'être gardés et ceux qui demandent à être ajustés. C'est ce travail de décryptage que je mène aujourd'hui avec les anciens militaires, et avec les structures qui les accueillent.

Parlons de votre transition.

Le choc culturel est l'un des dix mécanismes qui traversent la transition militaire-civile. Si vous vous reconnaissez dans ces situations, commençons par en parler.